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Que rien ne te trouble – Méditation du mardi 18 février 2025

No 149 – série 2024-2025

Évangile du mardi 18 février 6e semaine du temps ordinaire

Tiré du Prions en Église et pour les personnes qui voudraient s’abonner au Prions

« Prenez garde au levain des pharisiens et au levain d’Hérode ! » (Mc 8, 14-21)

En ce temps-là, les disciples avaient oublié d’emporter des pains ; ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans la barque. Or Jésus leur faisait cette recommandation : « Attention ! Prenez garde au levain des pharisiens et au levain d’Hérode ! » Mais ils discutaient entre eux sur ce manque de pains. Jésus s’en rend compte et leur dit : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pains ? Vous ne saisissez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur endurci ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas, vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ! Vous ne vous rappelez pas ? Quand j’ai rompu les cinq pains pour cinq mille personnes, combien avez-vous ramassé de paniers pleins de morceaux ? » Ils lui répondirent : « Douze. – Et quand j’en ai rompu sept pour quatre mille, combien avez-vous rempli de corbeilles en ramassant les morceaux ? » Ils lui répondirent : « Sept. » Il leur disait : « Vous ne comprenez pas encore ? »

Méditation – Que rien ne te trouble

Les disciples sont partis en oubliant « d’emporter des pains ». Une fois dans la barque, ils discutent entre eux de cet oubli qui leur cause du souci : « un seul pain avec eux dans la barque » ne pourra pas nourrir tout le monde ! Jésus interpelle leur inquiétude : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pains ? » Ce « manque » entre en résonance avec une anxiété. Pourquoi cette inquiétude ? Pourquoi votre existence est-elle pourrie par cette fermentation, par ce « levain d’Hérode » ? Ne vous entretenez pas dans le souci, disait Saint Paul (Philippiens 4,6).

Nous entrons dans la vie sans avoir de quoi la soutenir. Les frais de notre existence sont plus gros que nos maigres revenus : nous vivons à crédit. Être homme, c’est vivre au dessus de ses moyens. Mais, qui payera la note ? Quand embarqués dans l’existence, nous comptons les pains qu’il faut pour vivre, nous mesurons notre manque… où trouver le pain qui fait vivre ? Où trouver la joie ? « Qui nous fera voir le bonheur ? » (Psaume 4,6). 

L’inquiétude naît… La compétition commence… Comme l’écrit le romancier Louis-Ferdinand CÉLINE (1), il y a bien de « l’amour en réserve ». Seulement, ça ne sort pas. Comment le communiquer ? Comment en vivre ? Comment le partager ? Dans son roman Voyage au bout de la nuit, CÉLINE illustre notre incapacité à faire briller la vie : « Ils en ont des pitiés les gens, pour les invalides et les aveugles et on peut dire qu’ils en ont de l’amour en réserve. Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux qu’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça ne sort pas, voilà tout. C’est pris dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour. » (p.395)

Pourquoi crève-t-on avec cet amour « en dedans » sans parvenir à le mettre sur le comptoir distribué à tous ? Le tintamarre du souci fait trop de bruit en dedans pour s’entendre… On aimerait faire « danser la vie » (p.200), mais la seule musique disponible est cette grasse fanfare de l’angoisse… Comment faire sautiller la vie sur des flonflons foutus ? « Ils poussaient la vie et la nuit et le jour devant eux les hommes. Elle leur cache tout la vie aux hommes. Dans le bruit d’eux-mêmes ils n’entendent rien. Ils s’en foutent. (…) Je vous le dis moi. J’ai essayé. C’est pas la peine. » (p.209) Notre existence rumine la blessure. Et notre plaie s’ouvre comme une bouche pour crier. « C’est la nature qui est plus forte que nous voilà tout. Elle nous essaye dans un genre et on ne peut plus en sortir de ce genre-là. Moi j’étais parti dans une direction d’inquiétude. » (p.229)

Et pourtant, quand on a tout essayé, quand on est arrivé au bout du bout de soi-même et de ses échecs… on est encore quelque part… Pauvre de tout, pourquoi ne pas se rendre disponible ? Quand les forces sont vidées, pourquoi ne pas tendre la main ? « Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C’est le bout du monde. Le chagrin lui-même, le vôtre, ne vous répond plus rien et il faut revenir en arrière alors, parmi les hommes, n’importe lesquels. On n’est pas difficile dans ces moments-là car même pour pleurer il faut retourner là où tout recommence, il faut revenir avec eux. » (p.328) Quand on a tout perdu, encore faut-il faire taire cet orgueil blessé qui court comme un canard sans tête ! Pour se fier à un Autre et livrer son coeur vide, il faut taire le vacarme intérieur. « Dans le bruit d’eux-mêmes ils n’entendent rien. » (p.209). Le philosophe Blaise PASCAL résumait bien la disponibilité du coeur pauvre, de l’existence vidée qui se confie : « Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur » (Les Pensées, fr. 538).

Dans cette page d’évangile, Jésus introduit au milieu du « manque » angoissé le thème musical des symboles : au-dessus de l’inquiétude, le « sept » et le « douze » ouvrent une phrase musicale. Le Christ chante le refrain de notre identité de fils… (Mt 11,17) Notre existence repose en Dieu. Notre fondement dans le Fils fonde notre vie dans l’amour parfait du Père. C’est le symbole du « sept ». Notre vie livrée sur la terre est une Alliance d’amour, c’est le « douze ».

Dans le Concerto n°21 de Mozart (2), le développement musical en mineur fait fléchir le majestueux aplomb initial et la joyeuse marche qui ouvre le concerto cède le terrain à l’inquiétude. Après l’enthousiasme de vivre, une incertitude brise la confiance et une lassitude se fait entendre. Mais, avec Mozart, l’Esprit redit notre filiation spirituelle : le piano réanime l’espérance. Après des arpèges qui tâtonnent pour chercher une issue, l’éclatement d’une phrase musicale fait briller la vie. Une légèreté sautillante débarbouille l’inquiétude et une gaieté joviale célèbre la fraternité. 

« Que rien ne te trouble », priait Sainte Thérèse d’Avila.

Oui, ô mon âme, reviens à ce que tu es.
Reviens à ce fondement divin qui te porte.
Que le manque lui-même redise notre filiation divine.
Que notre inquiétude elle-même le proclame :
ce manque au creux du coeur est un vide en forme de Dieu.

Vincent REIFFSTECK – vincent.reiffsteck@wanadoo.fr

Notes :

(1) Louis-Ferdinand CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, publié en 1932, (édition folio).

(2) Mozart, Concerto pour piano n°21, KV 467, dans l’Allegro maestoso, en ut majeur. 




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